ORAISON ,Joie de l'Ame

 

 

Une âme transparente

  

1. Mon très cher Père, que vous dirais-je de cette pauvre pécheresse qui est toujours telle que vous l’avez connue ? Je vous puis assurer que pour ce que j’en estime, je me trouve remplie de défauts qui n’ont point de pareils. Ce sont de certaines vertus qui me manquent dans ma conduite intérieure pour arriver au point où Dieu me veut ; je me vois dans l’impuissance de m’élever dans des pratiques qui me sont obscures, et que je ne connais quasi point. Et je me sens dans une pauvreté qui m’anéantit sous son poids aux pieds de la divine Majesté.

2. Avec tout cela, Dieu fait compâtir avec cet état celui d’union qui me tient liée à sa divine Majesté il y a plusieurs années, sans en sortir un seul moment. Si les affaires, soit nécessaires, soit indifférentes, font passer quelques objets dans l’imagination, ce ne sont que de petits nuages semblables à ceux qui passent sous le soleil, et qui n’en ôtent la vue que pour quelque petit moment, le laissant aussitôt en son jour même. Et encore durant cet espace, Dieu luit au fond de l’âme, qui est comme dans l’attente, ainsi qu’une personne qu’on interrompt lorsqu’elle parle à une autre, et qui a néanmoins la vue de celui à qui elle parlait. Elle est comme l’attendant en silence, puis elle retourne dans son intime union. Soit qu’elle se trouve à la psalmodie, soit qu’elle examine ses fautes et ses actions, ou qu’elle fasse quoi que ce soit, tout va d’un même air, c’est-à-dire que l’âme n’interrompt point son amour actuel.

3. …Les effets de cet état sont la paix de coeur dans les événements des choses, et à ne vouloir que ce que Dieu veut dans tous les effets de sa divine Providence qui arrivent de moment en moment ; l’âme y expérimente la véritable pauvreté d’esprit ; elle y possède tous les mystères, mais par une seule et simple vue, car d’y faire des réflexions, cela lui est impossible. La pensée des anges et des saints ne peut être que passagère, car en un moment et sans y penser elle oublie tout, pour demeurer dans ce fond où elle est perdue sans aucune opération des sens intérieurs ; les sens extérieurs ne font rien non plus dans ce commerce intérieur.

4. L’âme est capable de toutes affaires extérieures, car l’intérieure opération de Dieu la laisse agir avec liberté. Il n’y a point de visions ni d’imaginations dans cet état ; ce que vous savez qui m’est arrivé autrefois, n’était qu’en

 

 

toute prière est de demander l’Esprit-Saint par l’Esprit-Saint, dans l’Esprit-Saint : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient. » (Lc 11, 13) Et c’est ainsi que la prière est le moteur de la vie chrétienne, la faisant peu à peu passer du régime animal d’une existence vouée à la mort, à celui d’une « vie dans l’Esprit », qui nous transforme progressivement en Jésus lui-même : « En effet, tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu », et en animant notre prière, « l’Esprit en personne se joint à notre esprit et atteste que nous sommes enfants de Dieu. » (Ro 8, 14, 16)

On voit donc qu’il n’y a pas à opposer la grâce de Dieu et notre liberté, comme si les deux s’excluaient, selon la caricature de Calvin, qui modèle malheureusement notre conception moderne de la vie spirituelle :

Nous appelons Prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation.

 

 

(De l’Institution chrétienne)

Au contraire, grâce et liberté s’harmonisent dans notre amour de Dieu qui répond à son amour pour nous. Du côté de Dieu,

La grâce est si gracieuse et saisit si gracieusement nos coeurs pour les attirer, qu’elle ne gâte rien en la liberté de notre volonté ; elle touche puissamment, mais pourtant si délicatement les ressorts de notre esprit, que notre franc arbitre n’en reçoit aucun forcement.

Saint François de Sales (1567-1622), Traité de l’Amour de Dieu, II, 12

Et de notre côté,

« après la grâce, tout, dans la vie spirituelle, dépend de la fidélité à la grâce. » (Charles Gay) D’où la conclusion : «Le Saint-Esprit fait tout ce qu’il peut de sa part pour nous donner ses grâces ; faisons de la nôtre tout ce que nous pourrons pour les recevoir.» (Pierre de Bérulle)

Une dernière remarque sur votre question : doit-on « inciter les gens à la prière » ? Personne ne part jamais de zéro dans la prière, et l’on vient de voir pourquoi. D’un point de vue pastoral, c’est très important : la grâce fait tout, et ni l’Évangile, ni l’Église n’apportent le Christ ; ils ne font que le révéler déjà là. Si bien que l’on peut répondre à des questions sur la prière, mais il appartient à Dieu seul de la faire naître :

« Nul ne vient à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire. » (Jn 6, 44) « À quoi sert-il d’inciter les gens à la prière ? » En toute rigueur, à rien :

Notre-Seigneur n’instruisit pas tout l’univers, ni même tous les juifs, ni tous les habitants de Nazareth ; du moins il n’en est rien dit dans l’Évangile, sinon qu’il y prêcha une fois… Que cet exemple nous donne d’instruction et de consolation, et qu’il nous délivre de bien des soins dont nous pourrions nous embarrasser sous prétexte de zèle, et qui nous feraient prendre le change, nous portant hors des bornes de la volonté de Dieu !

Jean Rigoleuc (1596-1658), Pieux sentiments, § XVII

 

vue du Canada, tout le reste est dans la pureté de la foi où pourtant l’on a une expérience de Dieu d’une façon admirable.

Bienheureuse Marie de l’Incarnation, Lettre au Père Poncet, 17 septembre 1670

L’AUTEUR

 

 

(Cf. Oraison n° 21) Nous sommes au soir de la vie de Marie de l’Incarnation, alors que la violence mystique de sa jeunesse a fait place à une paix inaltérable, indice du parfait équilibre surnaturel d’une âme reconstruite par la grâce : la foi la plus transparente, « où pourtant l’on a une expérience de Dieu d’une façon admirable », a succédé aux visions et extases de ses premières années.

LE TEXTE

 

 

Trois cents lettres environ ont survécu aux naufrages, guerres et autres révolutions qui ont mutilé l’une des correspondances spirituelles les plus riches de la littérature chrétienne. Marie écrit du Québec en plein hiver, à des destinataires européens qui recevront ses lettres un an plus tard. Le Père Poncet, auquel est adressée celle-ci, fait partie des missionnaires jésuites partis en même temps qu’elle au Canada en 1639. Il en reviendra en 1657, après avoir été torturé par les Iroquois et avant de finir sa vie comme missionnaire à la Martinique.

§ 1.

 

 

Marie nous montre qu’il ne faut pas confondre perfection spirituelle, seule mesure de la sainteté, et impeccabilité : les plus grands saints sont les plus conscients de leurs faiblesses, défauts et autres chutes dûes à l’infirmité de la nature humaine. Certes, ils ne seraient pas saints s’ils y mettaient de la mauvaise volonté, mais la sainteté la plus haute doit toujours composer avec les conséquences du péché originel : le but du chrétien n’est pas de battre des records de vertu, mais de suivre Jésus au plus près, ce que Marie de l’Incarnation a vécu de façon exemplaire. De même fait-elle allusion, à travers ces « pratiques qui me sont obscures », à la simplicité de sa vie spirituelle, caractérisée par une immense humilité et non par les dévotions à la mode, souvent plus curieuses que nourrissantes.

§ 2.

 

 

La perfection spirituelle est d’être tellement transformé en Jésus, que l’on est parfaitement disponible pour faire la volonté du Père là où il nous envoie : on ne s’occupe plus de Dieu, on s’occupe de ce dont Dieu s’occupe. Marie est simultanément « liée à sa divine Majesté », et attentive aux « affaires, soit nécessaires, soit indifférentes », tandis que « l’âme n’interrompt point son amour actuel ». Tel est l’équilibre contemplatif, actif et passif tout à la fois, sans concurrence entre les deux.

§ 3.

 

 

Marie habite totalement en Dieu, voit les choses comme Dieu, les aime comme Dieu, agit comme Dieu, non par imitation, mais par transformation en Lui. Plus rien ne l’ébranle, car elle domine tout comme Dieu même ; elle est littéralement divinisée, elle a laissé le Christ la conduire à sa parfaite ressemblance, à la parfaite filiation divine.

§ 4.

 

 

Cette spontanéité retrouvée, c’est celle du paradis avant le péché originel : plus de conflit entre la volonté de Marie et celle de Dieu. Si bien qu’il n’y a même plus place en son âme pour les « visions et imaginations » qu’elle éprouvait dans sa jeunesse, lesquelles ont besoin pour se former d’une certaine résistance à la lumière divine. Les plus grands saints ont expérimenté ce passage à la transparence de leur vie spirituelle, qui les rend indifférents à leur propre expérience religieuse, parce qu’ils ne sont plus attentifs qu’à Dieu seul.

 

« Vous ne cessez de répéter que la prière est une grâce. Si le grâce est véritablement première, à quoi sert-il d’aller au catéchisme, ou d’inciter les gens à la prière ? Et en tout cas, comment et par quoi commencer tant que la grâce n’est pas là ? »

Tant que la grâce n’est pas là, ce n’est pas la peine d’essayer de commencer ! Car la prière est surnaturelle ou n’est pas :

 

« nous ne savons pas prier comme il faut ; c’est l’Esprit-Saint lui-même qui intercède pour nous. » (Ro 8, 26) Mais en réalité, vous ne poseriez pas cette question si la grâce n’était pas déjà là. En effet, « tu ne me chercherais pas si je ne t’avais pas déjà trouvé », fait dire à Dieu saint Augustin : personne n’aurait l’idée de s’adresser à ce Dieu qui est de toute façon invisible, insensible, etc., sauf à ne plus être Dieu ; il faut qu’il se révèle lui-même, qu’il vienne lui-même à nous. Les théologiens parlent ici de grâce « prévenante ».

Ce qui vous fait sans doute poser la question, c’est que notre moderne mentalité laïque oublie que l’homme sans Dieu n’existe pas, que tout homme est spontanément religieux : le plus athée des athées défendra passionnément son athéisme, signe qu’il ne l’est pas tant que ça. Bref, si la grâce de Dieu est prévenante, elle n’en est pas moins universelle, car

 

« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (I Tim 2,4) C’est pourquoi, au minimum, « à ceux-là mêmes qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. » (Vatican II, Lumen Gentium, n° 16) Et le premier de ces secours, c’est justement de nous faire poser la question de Dieu et de la prière. En effet, Dieu ne nous crée pas d’abord pour éventuellement nous aimer ensuite, mais il nous aime d’abord pour nous créer ensuite, et il n’aurait pas eu l’idée de nous créer sans nous donner en même temps les moyens de le connaître et de l’aimer ; si bien qu’en nous éveillant à la vie, nous cherchons spontanément, à tâtons, celui qui nous crée, et en nous créant imprime son amour en notre coeur.

Le premier pas dans cette recherche sera donc de prendre conscience de cette initiative divine :

 

« Pour s’approcher de Dieu, il faut d’abord croire qu’il existe, et qu’il récompense ceux qui le cherchent. » (Hb 11, 6) Le second pas sera de nous tourner délibérément vers lui, et alors nous entrons dans la prière proprement dite : « Apprends-moi, Seigneur, à te chercher, et montre-toi à celui qui te cherche, car je ne puis te chercher si tu ne me l’apprends, ni te trouver si tu ne te montres ! » (Saint Anselme, Proslogion) Et c’est là que le catéchisme, et plus généralement la formation chrétienne, prend toute son importance, en ce qu’il nous donne la cohérence intellectuelle, en même temps que les mots et la grammaire de ce dialogue avec Dieu qui est le tout de la vie chrétienne. Et au coeur du catéchisme, il y a ce mystère de la grâce, qui nous enseigne que Dieu seul est le chemin vers Dieu, et que si « l’Esprit-Saint lui-même intercède pour nous »,

L’ORAISON

 

en questions

Bulletin mensuel d’aide à la vie spirituelle

 

N° 131 avril 2010